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Bernie Sanders

Bernie Sanders, une inspiration pour le centrisme français

Quelque chose d’intéressant s’est passé en 2008, dans la communauté française américaine et dans le petit milieu parisien suivant la politique américaine. Les vrais centristes, prenant au sérieux les valeurs humanistes et démocrates-chrétiennes de notre mouvement, étaient le plus souvent pro-Obama. Et les autres, ceux qui voient plus le centre comme la Plaine ou le Marais du temps de la Révolution française, et qui n’avaient aucun problème avec différentes entorses à nos valeurs, se retrouvaient plus facilement dans la campagne d’Hillary Clinton, voire même dans celle de McCain…

Il ne s’agit pas de moquer ou de critiquer les choix de chacun. Mais ils ont un sens : quand on a des valeurs, on suit un programme. Quand on suit moins des idées qu’une posture, peu importe les valeurs, on s’attache à une « voie médiane », quelle qu’elle soit. Bref on fait de la caricature de centrisme.

De la même manière qu’en 2008, les centristes de conviction se retrouvaient naturellement dans Barack Obama, le postulat fait ici est que Bernie Sanders, et non Hillary Clinton, devrait être l’inspiration des centristes se penchant sur la politique américaine. En 2016 et plus encore après l’élection de Trump…

La différence entre les vies politiques française et américaine

Les vies politiques américaine et française ne sont pas les mêmes. Chez nos cousins de l’autre côté de l’Atlantique, la politique intérieure a dérivé vers la droite la plus dure depuis bien longtemps. Et elle n’a pas attendu Trump pour cela : sous les administrations W. Bush, cela a été très clair. Des atteintes honteuses aux droits de l’Homme ont eu lieu pendant la guerre contre le terrorisme, qui auraient dû refroidir les Atlantistes professionnels à Paris. Et en fait, déjà, dans les années 1990, les Républicains avaient un discours particulièrement radicalisé, flirtant avec des idées d’extrême droite d’un point de vue européen. Et cela pendant que les Clinton et leurs alliés idéologiques transformaient les Démocrates non en parti centriste, mais en structure de gestionnaires effrayés par les convictions trop tranchées, et déjà très interventionniste en politique étrangère.

Si on voulait faire un parallèle un peu rude, on pourrait dire que le Parti Démocrate, c’est un peu le Parti Socialiste : une force qui avait des valeurs, qui s’est transformé en groupe de management qui ne veut surtout pas changer le système. Sauf qu’en France, au moins, il y a une pluralité de partis, et des forces incarnant encore des idées fortes, qu’on les apprécie ou non. L’Amérique s’est progressivement retrouvé à devoir choisir entre la droite dure et du « management ».

La droite française ne s’est jamais laissée dominée par des éléments du type « Tea Party ». La barrière entre droite et extrême droite n’est pas toujours hermétique, mais globalement, en tout cas jusqu’à il y a dix ans, le leadership de la droite républicaine a fait un choix clair, notamment grâce au couple Chirac-Juppé : refus d’une alliance avec l’extrême droite, et plutôt alliance-fusion avec le centre. Notre Histoire récente, moins mythifiée que celle d’Américains se donnant le beau rôle jusqu’à aujourd’hui, et la domination historique du gaullisme sur la droite française, en sont en partie la cause. Quoi qu’il en soit, il faut saluer cette droite républicaine sincère, qui a permis d’offrir un choix politique aux Français que les Américains ont peu à peu perdu. Et cela d’autant plus qu’elle aura été attaquée idéologiquement par le Sarkozysme, cherchant à faire un pont entre les idées de droite et d’extrême droite. Heureusement, l’importance de Juppé lors des primaires de droite, et la défaite de Sarkozy après son premier mandat, prouvent que l’approche sarkozyste n’a pas convaincu.

Enfin, nous avons eu la chance d’avoir une extrême droite moins sournoise/intelligente que celle des Etats-Unis. La nôtre a fondé ses propres partis ; de l’autre côté de l’Atlantique, ils ont fait de la conquête idéologique, un travail d’influence, de l’entrisme. Dans le parti représentant la « droite » aux Etats-Unis, on retrouve des idées qui sont en fait à droite du Front National français, plus proches des Identitaires purs et durs.

Donc pour un centriste de conviction français ou européen, voire pour un membre de la droite républicaine, aujourd’hui, difficile de se sentir proche des Républicains américains. Plus encore aujourd’hui, bien sûr : mais encore une fois, les différences fondamentales entre France et Etats-Unis ne datent pas d’hier.

Pourquoi un centriste français soutiendrait Bernie

Mais aller jusqu’à soutenir Bernie Sanders, vraiment ? L’homme n’est-il pas un « socialiste » ?

Se braquer sur une telle question serait la conséquence d’une vision superficielle des choses. Clinton a perdu pour plusieurs raisons, évoquées bien souvent ces derniers jours : le courant qu’elle représente, les « managers » du Parti Démocrate, a perdu la confiance des classes populaires ; il y a aussi un fossé racial/raciste, problème qui n’a pas été totalement confronté par le parti démocrate, et très lié à la « droitisation » évoquée plus haut ; enfin, il y a cette politique étrangère influencée par différents groupes d’intérêt, le sentiment que bien des choses se passent qui ne sont pas dans l’intérêt du peuple. Les Démocrates, en choisissant Clinton (d’une façon qui semble-t-il, n’a pas été totalement fair play) ont fait le choix de la continuité malgré ces problèmes, devenus impossibles à ne pas affronter dans l’Amérique actuelle. Deux candidats ont répondu aux tensions populaires : Bernie Sanders et Donald Trump. Mais le second l’a fait en nourrissant un racisme de plus en plus visible malgré l’« effet Obama » ; Bernie Sanders, quant à lui, a su mettre en avant les classes populaires.

On l’a critiqué pour son « socialisme », mais la définition du « socialisme démocratique » qu’il aime à utiliser est loin du dogmatisme à l’européenne : « le socialisme démocratique signifie que nous devons construire une économie qui fonctionne pour tout le monde, pas que pour les très riches » (BBC, 21 janvier 2016). Avec une telle définition, on peut être UDI, MoDem, démocrates-chrétiens, gaullistes sociaux et être vu comme socialistes démocratiques…

Bernie Sanders a su garder un cap ferme et nécessaire sur l’importance tout social sans oublier la question brûlante du racisme. Face au mouvement « Black Lives Matter », il a reconnu l’importance du problème de ce racisme intrinsèque à la société américaine, demandant un investissement particulier de l’Etat pour changer les choses, notamment au niveau de la justice criminelle. Il s’est également fortement exprimé sur les droits… des Amérindiens, pourtant loin d’être une communauté importante politiquement. Mais tout n’était pas qu’une question de gains politiciens pour Sanders : il s’agissait, sur ce sujet comme sur d’autres, de se positionner au nom de certaines valeurs humanistes, et de réparer des injustices historiques. En termes de politique étrangère, il s’est aussi positionné contre la logique des faucons, au nom d’un bon sens que Trump a copié. Cela peut être résumé par une phrase de son discours à l’université de Georgetown en novembre 2015 : « je ne me présente pas à la présidence dans le but de mener des aventures irréfléchies à l’étranger, mais pour reconstruire la force américaine à l’intérieur »

Un vrai centriste ne peut, face à la campagne américaine de 2016 mais aussi après, que se retrouver en Bernie Sanders pour plusieurs raisons :

– Un centriste, ou plutôt un vrai centriste, est censé être un homme de conviction, s’inspirant de l’humanisme et du christianisme social. Le choix du pur management politique est donc impossible. Le « management », en France, c’est le fameux « hollandisme » non-révolutionnaire, qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’enthousiasme pas la France aujourd’hui… et explique en partie la force du Front National.
– On présente parfois, historiquement, La Fayette comme un père du centrisme politique français. Or qui fut La Fayette ? Il faut lire la très bonne biographie par Jean-Pierre Bois pour Perrin pour découvrir cet homme dont le centrisme n’aurait pas à rougir de revendiquer. Mais en résumé, il s’agit d’un acteur politique qui est toujours resté fidèle à ses convictions. Un puriste qui est allé se battre aux Etats-Unis, et à refuser le ralliement à bien des régimes (Premier Empire, Restaurant) au nom de sa vision politiquement libérale. Pour un vrai centriste donc, une certaine morale publique s’impose comme un absolu. Ce qui explique pourquoi soutenir Sarkozy et son discours en 2007, cela devait forcément poser un cas de conscience. De la même manière, la façon dont Hillary Clinton a géré la diplomatie américaine comme Secrétaire d’Etat (systématiquement dans le camp des faucons, responsable du fiasco libyen) et les affaires internes du Parti Démocrate
– Le centrisme est, par définition, à la recherche d’une société apaisée. Or cette dernière ne s’obtient pas en jouant à l’autruche face aux problèmes de racisme et d’inégalités sociales. Pour un centriste de conviction, donc, le choix de Clinton contre Sanders ne s’imposait pas forcément. C’est ce qui explique pourquoi, contrairement à certains ténors de la droite, les leaders centristes François Bayrou et Jean-Christophe Lagarde s’opposent fermement à toute stigmatisation d’une ethnie ou d’une religion. En cela, ils se montrent d’abord fidèles aux valeurs de notre famille politique.

Le point commun en France et aux Etats-Unis : un certain ras-le-bol face au « système »

Donc on peut soutenir l’idée qu’un centriste français, transplanté aux Etats-Unis, aurait soutenu Bernie Sanders bien plus qu’Hillary Clinton, au nom des authentiques valeurs centristes. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous, centristes français ? Que comme Bernie aux Etats-Unis, nous devrions être bien très sérieux dans notre réponse face à la critique du « système ».

En France comme aux Etats-Unis, le grand point commun politique est un désir de changement du « système » tel qu’il est. Un désir confus, parfois nourri d’une connaissance limitée du fonctionnement du pouvoir à Paris et à Washington, mais un désir réel, à prendre en compte. Et ce désir est légitime : notre pays ressemble de plus en plus à une oligarchie. Et comment ne pas leur donner raison face aux affaires, aux scandales, aux petites facilités offertes aux gens « bien nés » ? Dernier exemple en date, la réintégration du « Sarkoboy » Boris Boillon au Quai d’Orsay (pour en savoir plus cliquez ici ).

Cette situation provoque un sentiment confus d’agacement. Et ce sentiment a besoin d’être exprimé politiquement, d’une façon ou d’une autre. Or le centre n’a pas toujours su répondre assez fortement à ce ras-le-bol populaire. Les centristes pro-Sarkozy ont même totalement brouillé le discours centriste, le caricaturant en voie médiane sans convictions, aussi peu attirant pour les Français que le hollandisme. Pour que le centre devienne une force politique digne de ce nom, il va falloir prendre en compte les erreurs du passé, et savoir nous mettre à l’écoute des critiques du système. Certaines sont outrancières, gangrenées par les idées d’extrême droite. Mais bien souvent, les critiques sont légitimes, ou au moins sont à associer à des problèmes ou des angoisses réels. Le rôle d’un homme ou d’une femme politique est de savoir répondre à ces problèmes, et non pas de les ignorer.

Aux Etats-Unis, on l’a rappelé, deux voix se sont élevées, tablant sur la révolte naturelle anti-système : Bernie Sanders et Donald Trump. Par le passé, Obama a aussi été une voix de cette demande de changement. Mais il s’est laissé aller à une approche trop managériale, et par les limites des institutions. Ces dernières doivent être respectées, certes. Mais ne pas écouter la colère populaire, et ne pas répondre aux demandes les plus légitimes associés à cette colère, c’est prendre le risque que la droite dure, populiste, anti-démocratique, soit la seule voix des «révoltés ». C’est ce qui a permis à Trump de gagner. Et c’est ce qui explique les scores du Front National.

Face à cette situation, on fait l’autruche, ou on accepte de représenter la colère populaire dans ce qu’elle a de plus légitime (en rejetant donc la propagande raciste et anti-européenne, liée aux mensonges de l’extrême droite), en la dirigeant vers des choix politiques rationnels. Et on prend, pour cela, des visages nouveaux et/ou des militants ayant des convictions. Cela signifie éviter d’avoir ces équivalents de « Sénateurs d’Empire » dans nos Parlements, à la tête de nos principales villes, ou systématiquement aux postes de responsabilité dans nos partis politiques… Le temps est aux femmes et aux hommes de conviction qui, comme Bernie Sanders aujourd’hui, ou comme La Fayette il y a deux siècles, ont toujours mis leurs valeurs au cœur de leur engagement politique.

À propos Didier Chaudet

Didier Chaudet
Géopolitologue, spécialiste de l'environnement régional afghan (Iran, Pakistan, Asie Centrale post-soviétique).
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