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Alliance Bayrou Macron
Source: REUTERS/Charles Platiau

Réactions d’un centriste au premier tour de l’élection présidentielle

Précisons-le : l’auteur de ces lignes se considère un vrai centriste. Pas un de ces centristes qui se sont ralliés à Fillon, donc. Aux amis se disant centristes et ayant agi ainsi, je l’écris en toute amitié : vous n’êtes pas centristes. Vous êtes de droite. C’est tout à fait respectable. Mais il est important de savoir ce qu’on est en politique. Etre de droite, aujourd’hui, c’est insister beaucoup sur la question identitaire (point central, pour le meilleur et surtout le pire, de plus en plus, des deux côtés de l’Atlantique) et/ou insister sur l’importance primordiale de la liberté. Un centriste est patriote de façon plus inclusive, donc profondément pro-européen, refuse les outrances idéologiques, veut la liberté mais sans oublier qu’une société ne fonctionne bien qu’avec un minimum de solidarité. Il est donc profondément perturbant que des gens s’affirmant centristes aient pu se battre pour Fillon, jusqu’au bout. Quoi qu’il en soit, ils ont voulu « aller à la soupe », comme cela a été dit après la primaire de droite. Et aujourd’hui ils n’ont plus ni soupe ni honneur. Pas certains que les électeurs, au-delà de l’électorat de droite, les voit comme un recours crédible, si ce n’est comme force d’appoint pour la droite, si elle résiste au choc de cette élection présidentielle.

Il n’y a donc plus qu’un seul centre : et il avait choisi Macron, comme François Bayrou, Jean Arthuis, et les jeunes UDI qui ont pris leur liberté quand un choix a été imposé entre la fidélité aux idéaux centristes ou l’obéissance soviétique à la nomenklatura du parti. Et ce centre qui se veut indépendant, qui s’est refusé comme force d’appoint d’une droite « radicalisé », profondément influencé par l’action politique de François Bayrou, a gagné hier soir.

Pourtant les centristes devraient avoir la victoire modeste. Car beaucoup reste à faire.

Le centrisme : Victorieux avec Macron, mais également soutien exigeant, pour le bien du pays

Les forces eurosceptiques et de droite dure ont montré leur influence lors de ce premier tour. Et le Front National est, pour la deuxième fois, au second tour, avec la capacité de trouver des réserves de voix chez plusieurs « petits candidats », ainsi que chez les Républicains. Si on évite le pire au second tour, si Emmanuel Macron gagne, ce sera moins un cri conquérant qu’on entendra des centristes intelligents qu’un grand soupir de soulagement. Et un désir profond de mener une contre-attaque, idéologique et politique. Sinon, en 2022, les extrémistes gagneront.

Certains parmi les soutiens de la première d’En Marche ont pu critiquer les vrais centristes, comme François Bayrou, qui ne se sont pas rangés immédiatement sous la bannière d’Emmanuel Macron. Mais en fait, c’est la position du MoDem qui a fait sens : laisser à ce candidat, et aux autres également, la possibilité de montrer leur plus ou moins grande compatibilité avec le vrai centrisme. Un ralliement à Fillon n’aurait eu aucun sens, si ce n’est de donner l’impression « d’aller à la soupe ». Emmanuel Macron a prouvé qu’il avait les idéaux les plus proches du vrai centrisme. Mais demain, sous un éventuel président Macron, il faudra continuer à rester indéfectiblement fidèle à ces idéaux. Car, dans ce premier tour de l’élection présidentielle 2017, les vaincus, ce sont les Républicains, le parti socialiste et l’UDI, c’est-à-dire des structures « de gouvernement » qui ne croient en rien, si ce n’est à leur désir d’être au pouvoir.

Etre fidèle à nos convictions centristes, notamment après les législatives, cela signifie tout d’abord insister pour que la question de la moralisation de la vie publique soit vraiment au cœur du début de ce mandat présidentiel. Et de là, le centrisme devra être être un aiguillon pour des actions de long terme, dont la France a besoin pour se réconcilier avec elle-même. Par exemple une politique sérieuse à destination des banlieues (rien de concret n’a été fait depuis 2005) ; et une réforme en profondeur de la cinquième République permettant un équilibre du pouvoir réel. Le régime fondé par de Gaulle était essentiel pour permettre une sortie définitivement de l’époque coloniale, et une modernisation patriotique, ambitieuse du pays. Mais la cinquième République était taillée pour un grand homme. Aujourd’hui, nous vivons l’époque des présidents normaux, et des politiciens professionnels. Ils ne sont pas toujours à la hauteur des pouvoirs qui leur sont confiés… pouvoirs qui pourraient être dangereux avec une présidence d’extrême droite. Il faut qu’on puisse entendre des voix plus diverses au Parlement, afin de mieux représenter toute la population, sans tomber dans le chaos d’un régime des partis. En bref, les centristes devraient être à l’avant-garde de la fondation d’une démocratie mûre, donnant le sentiment qu’enfin, le peuple est plus écouté, sans tomber uniquement dans la facilité du référendum, et sans remettre en question les moyens d’avoir une France forte : c’est-à-dire notamment, assurer que ne seront pas touché les moyens de la France d’avoir une politique étrangère ambitieuse, une politique sécuritaire déterminée, et une politique européenne aidant à faire de l’UE une force capable de tenir dans la compétition avec les autres grandes puissances.

Soutenir un certain « gaullisme » européen

Les centristes ne devraient pas rougir de faire d’un renforcement du projet européen leur priorité. C’est dans le camp pro-européen que se retrouve nombrent de ses électeurs. Bien sûr, il y a bien des réformes à mener : on rêve d’un Jean Quatremer aux Affaires européennes, voire à la tête du Quai d’Orsay, pour bousculer les institutions européennes… Quoi qu’il arrive, le choc du Brexit, et l’importance des extrême-droites en Europe, doivent nous rappeler que même si Marine Le Pen est battue au second tour de cette élection présidentielle, le projet européen peut être mis en danger dans les années à venir.

Il faudra donc oser s’attaquer à ce qui rend l’Europe si lointaine et cela même si cela dérange les élites administratives européennes. Il faudra aussi se concentrer sur trois dossiers importants de la diplomatie européenne, qui devrait être au cœur des débats au sein d’une présidence Macron, et dans les milieux centristes :

  • le Brexit, une négociation où il y aura forcément un gagnant et un perdant ; négociation dans laquelle il ne faudra pas oublier l’Ecosse, qui pourrait prendre son indépendance si sa voix, pro-européenne, n’est pas entendu au sein du Royaume-Uni ; il ne faudra pas oublier l’Irlande du Nord également, qui a voté pour rester dans l’UE comme l’Ecosse, et dont le Brexit menace la paix fragile ;
  • la « contre-révolution » eurosceptique venant notamment de Hongrie et de Pologne, qu’il va falloir combattre, s’il le faut par une Europe à plusieurs vitesses. Car quand on est dans l’UE, on accepte les valeurs européennes, les devoirs entre Européens, pas uniquement l’argent européen… Si les centristes sont sérieux dans leur défense du projet européen, ils doivent savoir le défendre face aux forces eurosceptiques, et ne pas systématiquement chercher le compromis ;
  • enfin, il y a le rapport à la Russie, qu’il faudra savoir calibrer intelligemment. Les centristes auront ici à combattre autant les « néoconservateurs » qui rêvent de nouvelle guerre froide (une tendance qui s’est retrouvé notamment à la droite du Parti socialiste) mais aussi ceux qui, en France et ailleurs en Europe, pense que la Realpolitik signifie abandon de nos valeurs et de nos propres intérêts à l’est… Un couple franco-allemand renouvelé, capable de coordonner sa politique étrangère (avec une France, donc, qui soit capable de faire plus que de la « diplomatie gastronomique » ou du suivisme pro-américain), pourrait permettre de refonder une Europe qu’enfin, on prendrait au sérieux du côté des grandes puissances, y compris à Moscou. Un projet européen plus sérieux et l’amélioration des relations euro-russes vont de pair.

Plus généralement, ce type d’activisme, dont on ne peut que rêver pour un vrai centrisme qui, enfin, est proche du pouvoir, aura peut-être besoin d’un outil à la mesure d’une présidence Macron. Peut-être qu’une grande confédération du centre, des sociaux-démocrates, et de la droite républicaine anciennement pro-Juppé et aujourd’hui pro-Macron devrait être constituée. Une nouvelle UDF, mais autrement plus ambitieuse, autrement plus centrale… et sans doute nécessaire pour empêcher un retour revanchard d’une droite qui pourrait (trop) vite s’accommoder d’une alliance avec l’extrême droite.

À propos Didier Chaudet

Didier Chaudet
Géopolitologue, spécialiste de l'environnement régional afghan (Iran, Pakistan, Asie Centrale post-soviétique).
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