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Vladimir Poutine
Source Photo: Gentside

Pourquoi la Russie se trompe en ciblant Emmanuel Macron

Il y a bien un lobbying pro-russe, assez puissant, semble-t-il, à Paris, comme il y a un lobbying pro-pays du Golfe ou pro-américain.

Sécurité en Eurasie (16)

Les deux candidats les plus proches de la Russie, Marine Le Pen et François Fillon, dominaient cette élection présidentielle française jusqu’au 27 janvier 2017, qui a vu le “Pénélopegate” affaiblir le candidat de Les Républicains. Cette évolution rend la qualification d’Emmanuel Macron possible pour le second tour, pour l’instant. En réaction, comme rappelé ailleurs, il semblerait que des médias et autres acteurs pro-russes aient décidé de cibler ce dernier.

Bien sûr, il faut éviter de tomber dans la paranoïa de Guerre froide. En France comme aux Etats-Unis, ce n’est pas un pays étranger qui fait gagner un candidat. Malgré tout, il y a bien un lobbying pro-russe, assez puissant, semble-t-il, à Paris, comme il y a un lobbying pro-pays du Golfe ou pro-américain. Il n’y a pas de jugement moral à porter ici, c’est juste un fait de la vie politique française. Donc si la Russie a fait le choix de contrer la montée en force d’ “En Marche !”, si, comme la DGSE le craint selon le Canard Enchaîné, le Kremlin irait jusqu’à apporter de l’aide à certains contre d’autres, cela va compter sur la suite de la campagne. Et il semblerait que pour l’instant, à Moscou, la logique dominante soit “tout sauf Macron“. Or il n’est pas certain que cibler ce candidat, ou de tout autre candidat d’importance au centre ou à gauche, pour soutenir un candidat jugé pro-Kremlin, irait dans le sens des intérêts russes bien compris. Et plus largement, du dialogue franco/euro-russe, essentiel sur bien des sujets, notamment sur les questions sécuritaires eurasiatiques.

Pourquoi cibler Macron est contre-productif pour la Russie

La Russie a déjà été au cœur de la présidentielle américaine. En Allemagne, l’Office fédéral de protection de la Constitution (services secrets allemands) dénonce un travail de “cyber-espionnage” russe visant à “affaiblir et à déstabiliser” l’Allemagne. Même son de cloche, au Parlement européen, ce 31 janvier 2017. La cyber-influence russe réelle ou supposée risque de renforcer le discours de type “Nouvelle Guerre Froide”. Et ce serait un danger pour le dialogue euro-russe à plus long terme.

Par ailleurs, un ciblage contre Macron ne prend pas en compte ses chances d’influencer fortement la politique française à partir de 2017. Comme président ou comme un des leaders de l’opposition. Le candidat d’En Marche pourrait être au second tour. Il l’emporterait alors largement face à Marine Le Pen. A droite et à gauche, il y a des centristes/modérés qui feront un “Front Républicain” dans les urnes contre Marine Le Pen, si elle est au second tour. Le fameux “plafond de verre” est une réalité en France qu’on ne retrouve pas dans l’Amérique de Trump. La mise en avant d’Assange dans les colonnes d’Izvestia font surtout renforcer les suspicions d’une alliance avec le Kremlin suite aux élections américaines: il va avoir du mal à convaincre.

Surtout, E. Macron n’est pas anti-russe. Il est pro-européen, et apprécie Angela Merkel. Mais il sait également la critiquer au nom d’un meilleur fonctionnement européen. Surtout, être pro-européen n’a jamais voulu dire être anti-russe… Cela se confirme quand on lit ce que le candidat centriste dit de la Russie. Ses positions le font plutôt passer pour un réaliste, qui a intégré l’importance de ce pays. Sur la Syrie, s’il est clair sur son jugement moral à propos d’Assad, il a surtout une position pragmatique. Il semble prêt à parler à tout le monde pour trouver une solution à un conflit en partie responsable de la montée en puissance de Daech et de la crise des réfugiés. Lors de son déplacement au Liban fin janvier 2017, il a fait comprendre qu’il refusait l’alignement sur l’Arabie Saoudite dans la “guerre froide” opposant Riyad et Téhéran. Il refuse d’ailleurs tout alignement ou ingérence, et veut surtout veiller à l’intérêt de la France, avec à l’esprit le besoin de stabilité et de lutte anti-terroriste. Rien de choquant vu de Moscou…

On constate que l’analyse russe sur les élections françaises se concentre sur une question: comment relancer la relation franco-russe? Or sur ce sujet, la division n’est pas entre Européens et Russes, mais entre réalistes et idéologues. Or certains réseaux se disant pro-russes en France penchent dans le camp des seconds. Ce sont eux qui présentent, sans preuve, Macron comme un “agent” américain… Un agent américain qui rappelle l’opposition de Jacques Chirac à la guerre en Irak comme une politique de bon sens, qui dénonce l’Angleterre post-Brexit comme devenant un vassal des Etats-Unis, qui invite les scientifiques travaillant sur le climat à venir en France, qui critique le “Muslim Ban”, bref qui s’oppose aux choix les plus récents du président américain… L’accusation n’a donc pas grand sens. Hélas, elle semble influencer la réflexion russe, expliquant sans doute la situation actuelle.

Avec le Brexit et l’élection de Trump, jamais le “lobby” anglo-saxon n’a été plus faible dans l’UE. Un jeu de cyber-influence misant sur les Eurosceptiques et l’extrême droite est donc bien moins judicieux pour Moscou, qu’une campagne plus positive, qui insisterait sur la compatibilité d’intérêts entre France, UE et Russie. Bien sûr, il y a la lutte contre le djihadisme. Mais il y a aussi le refus de la logique de Trump contre l’Iran; refus dans l’intérêt de la France si elle veut lutter efficacement contre Daech et défendre l’accord sur le nucléaire. On pense, enfin, au dossier afghan. La politique russe, associé aux efforts sino-pakistanais, vont dans le sens de la recherche de la paix dans ce pays. La France a perdu 89 soldats dans ce but. Les migrants afghans sont nombreux à nourrir la crise migratoire touchant l’Europe, à cause de l’insécurité dans leur pays. La politique russe en Afghanistan est donc dans notre intérêt. Une entente franco-russe est bien possible… si elle n’est pas étouffée dans l’oeuf par un choix de cyber-influence qui apparaît, en fait, comme plutôt dommageable pour l’avenir.

À propos Didier Chaudet

Didier Chaudet
Géopolitologue, spécialiste de l'environnement régional afghan (Iran, Pakistan, Asie Centrale post-soviétique).
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Emmanuel Macron, head of the political movement En Marche !, or Onwards !, and candidate for the 2017 French presidential election, celebrates after partial results in the first round of 2017 French presidential election, at the Parc des Expositions hall in Paris, France April 23, 2017.   REUTERS/Benoit Tessier     TPX IMAGES OF THE DAY

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